Episode 8
10 avril
Après deux jours en compagnie de la famille Cardonaca, j’ai pris la décision de retourner à Nantes ; ils sont rassurés, sans perspectives immédiates mais ensemble et sous un toit. En échange du logement, ils m’ont proposé d’entretenir le potager ; ça m’a paru honnête, et puis ça évitera la casse tout en leur fournissant quelques légumes frais.
Je suis maintenant installé à bord du Corail Trans Cité, le volume de voyageurs était tel que j’ai cru un moment ne pas pouvoir entrer dans le train avec mon vélo.
L’ambiance bon enfant des voyageurs est proportionnelle au bordel indescriptible qui règne à bord du train, l’effondrement de la tension générale de ces derniers jours agit comme un puissant euphorisant, c’est le happening, les maigres provisions se partagent entre proches voisins, même quelques bouteilles de vin circulent. Le trajet est chaotique, la rame reste bloquée plusieurs heures en rase campagne, les contrôleurs réfugiés dans leur box nous explique que l’arrêt semble lié à un problème de signalisation dû à la reprise progressive du trafic, un peu laborieuse avouent-ils amusés.
Le train dépose après un voyage de quatorze heures, son chargement de voyageurs épuisés, affamés, soulagés.
Je remonte le quai, encombré de mon vélo, j’aperçois dans la foule compacte à l’accueil ma femme et les enfants. Quelle joie de serrer contre moi ceux dont mon cœur et mon corps ont souffert l’absence. Les trains qui arrivent célèbrent les retrouvailles ; nous sommes nombreux à partager ce moment, nos regards se croisent complices de l’intimité immédiate et sans lendemain de ce long voyage.
La gare porte les stigmates des mouvements sociaux de ces derniers mois, il n’y a plus de panneaux publicitaires, les kiosques à journaux et les sandwicheries sont dévastés. Nous rentrons chez nous, je me sens bien.
- Je n’ai pas voulu t’inquiéter avant que tu ne reviennes, tu risques d’être choqué par l’état de la maison, elle a été visitée pendant notre absence, quasiment vidée et détériorée aussi.
J’écoute ma femme. Ce que je craignais en quittant Nantes est finalement arrivé, la banlieue « middle classe » a été visitée par des hordes de laissés pour compte. Elle me décrit l’étendue des dégâts, la disparition des équipements, d’une grande partie des quelques meubles que nous possédions, tout ça je m’en fous. En vrac elle fait l’inventaire des autres effets personnels pillés, les bibelots, la musique, le linge, des outils, la liste me semble interminable, plus les détériorations. D’un seul coup j’éprouve une immense fatigue et j’ai mal au ventre.
Un peu plus tard la confrontation à la vision de notre maison est moins terrible que l’idée que j’en m’étais faite au récit du pillage, la maison est bien vidée, mais rangée, nettoyée ; bien entendu elle porte les traces du pillage et des dégradations, je suis juste hébété. Jeanne a fait bonne figure pour m’accueillir et me préparer, mais quand la douleur et la peur liées à cette intrusion, à ce viol, jaillissent, dévastée elle s’effondre. Elle aimait sa maison, son jardin, la douceur rassurante de cette intimité, précipité des émotions, expression des couleurs et des formes de la vie d’une famille.
- Je ne veux pas rester ici, je voudrai partir.
Je la serre contre moi.
- Oui on s’en va.
