République ta mère

Sur le fronton de ma mairie

S’étale un vieux slogan noirci

Il n’éclaire plus ma Nation

Réduite à la consommation

 

Pour les élus de l’abondance

Pour les exclus de la finance

Les idéaux sont fatigués

La liberté c’est le marché

 

L’illusion de l’égalité

Pour le citoyen usagé

Solidaire des déficits

Condamné aux trois-huit

 

L’absence de fraternité

Qui morcelle la société

Refuse la diversité des couleurs

Entretient la haine et la peur

 

Sur le fronton de ma mairie

S’étale un vieux slogan moisi

Eclaire-t-il encore nos raisons

Et nos consciences en fenaison ?

 

Je rêve d’une terre enfin nation,

Des biens une juste répartition,

Du refus des effets de la naissance

Et de la célébration des différences

 

D’élus, qui au Je, préfèrent le Nous

Se gardent de comportements voyous

Et s’activent en fiers domestiques

Sous les ors de la République

 

Mais qui mieux que les institutions

Combattent nos confusions

Réduisent l’avidité et l’iniquité

Et par instant ordonnent l’humanité ?

 

 


Homodistractus

À la dictature de l’instant le monde se range

Sous l’uniforme de la communauté des émotions

Les ondes divertissent plus qu’elles ne dérangent

Privilégiant à l’analyse, au commentaire, l’exposition.

 

Dans ce repli morcelé d’un temps psychotique

Résistons à la tentation totalitaire et mortifère

A la puissance des réseaux électro magnétiques

Aux messages de peur, aux injonctions publicitaires.

 

Allongeons-nous sous le tilleul après le déjeuner

Ecoutons paresseusement les secondes se dilater

Laissons-nous dissoudre dans le silence de nos pensées

Eprouver l’émotion de cet emploi du temps

Caresser par le souffle chaud et la lumière d’été

Enlaçons la terre et son mystère pour un instant.

 

 


Un Président pour une France Forte

En voilà un slogan qui fleure bon la campagne bavaroise. La Frankfurter Würstchen icône de la gastronomie allemande, quintessence alimentaire de notre civilisation bouffeuse de porc, nous ferait-elle rêver ?

A la fois élégante et virile, uniforme et disciplinée dans la transparence d’un film alimentaire de polyéthylène, impossible  de résister à la douce saveur légèrement fumée de sa pâte fine et à son inimitable texture caoutchouteuse.

Alors, « Ein Staatpräsident für einen Frankfuter» ?


Homo omni oeconomicus

Le 17 janvier gare Montparnasse j’attends la mise à quai de mon train, le TGV Paris-Nantes de 17h50. Je suis pris d’une envie aussi soudaine qu’irrépressible de pisser et je file dare-dare aux WC publics de la gare qui jouxtent la salle d’attente. L’accès aux toilettes est régulé par une dame qui, en échange de cinquante centimes d’euros, remet un jeton qui actionne un tourniquet ouvrant à droite sur la partie réservée aux femmes et à la gauche sur celle des hommes. Je n’ai pas un sou, elle n’accepte pas la carte bleue et refuse aussi mes tickets restaurants. Elle s’impatiente face à mon agacement :

-        Allez chercher de l’argent ; vous avez un distributeur de billets dans le hall près des guichets de vente. Au suivant s’il vous plaît.

Tout en  râlant j’y file à toute bombe ; deux personnes attendent pendant qu’une troisième essaie en vain de retirer quelques billets. Nous constatons à tour de rôle que l’appareil est vidé de son liquide.

J’essaie en face, les gogues du Restaurant La Porte Océane, gardés par un immense vigile black estampillé « Securitas » :

-        Vous consommez ?

-        Heu, non.

-        Alors c’est cinquante centimes.

Je rebrousse chemin, et, n’y tenant plus, je rentre discrètement dans un des bars qui longent le quai. Misère, pour actionner la poignée de la porte d’entrée de leurs pissotières, il me faudrait insérer une pièce vingt centimes d’euros, damned.

Je sors du bar et grimpe dans le TGV stationné sur le quai juste en face, je file illico dans les chiottes à l’autre bout de la voiture. A peine ai-je le temps d’ouvrir ma braguette que j’entends l’annonce du départ, immédiatement suivie du bruit métallique de la fermeture des portes du TGV. Me voilà prisonnier d’un train dont je ne connais pas la destination. Je sors des lavabos anxieux, le haut parleur du couloir crachouille le :

-        TRRRRom Tam Tam Talam,

Suivi du message d’accueil du contrôleur :

-        L’équipe TGV membre de l’alliance Rail Team est heureuse de vous accueillir à bord du TGV n° 5678 ; notre arrivée à Bordeaux Saint Jean est prévue 20h47, nous vous rappelons que ce train est sans arrêt jusqu’à Bordeaux Saint Jean….

Je n’écoute plus, je me sens très abattu.


2014 (Fin)

Episode 8

 

10 avril

Après deux jours en compagnie de la famille Cardonaca, j’ai pris la décision de retourner à Nantes ; ils sont rassurés, sans perspectives immédiates mais ensemble et sous un toit. En échange du logement, ils m’ont proposé d’entretenir le potager ; ça m’a paru honnête, et puis ça évitera la casse tout en leur fournissant quelques légumes frais.

Je suis maintenant installé à bord du Corail Trans Cité, le volume de voyageurs était tel que j’ai cru un moment ne pas pouvoir entrer dans le train avec mon vélo.

L’ambiance bon enfant des voyageurs est proportionnelle au bordel indescriptible qui règne à bord du train, l’effondrement de la tension générale de ces derniers jours agit comme un puissant euphorisant, c’est le happening, les maigres provisions se partagent entre proches voisins, même quelques bouteilles de vin circulent. Le trajet est chaotique, la rame reste bloquée plusieurs heures en rase campagne, les contrôleurs réfugiés dans leur box nous explique que l’arrêt semble lié à un problème de signalisation dû à la reprise progressive du trafic, un peu laborieuse avouent-ils amusés.

Le train dépose après un voyage de quatorze heures, son chargement de voyageurs épuisés, affamés, soulagés.

Je remonte le quai, encombré de mon vélo, j’aperçois dans la foule compacte à l’accueil ma femme et les enfants. Quelle joie de serrer contre moi ceux dont mon cœur et mon corps ont souffert l’absence. Les trains qui arrivent célèbrent les retrouvailles ; nous sommes nombreux à partager ce moment, nos regards se croisent complices de l’intimité immédiate et sans lendemain  de ce long voyage.

La gare porte les stigmates des mouvements sociaux de ces derniers mois, il n’y a plus de panneaux publicitaires, les kiosques à journaux et les sandwicheries sont dévastés. Nous rentrons chez nous, je me sens bien.

-        Je n’ai pas voulu t’inquiéter avant que tu ne reviennes, tu risques d’être choqué par l’état de la maison, elle a été visitée pendant notre absence, quasiment vidée et détériorée aussi.

J’écoute ma femme. Ce que je craignais en quittant Nantes est finalement arrivé, la banlieue « middle classe » a été visitée par des hordes de laissés pour compte. Elle me décrit l’étendue des dégâts, la disparition des équipements, d’une grande partie des quelques meubles que nous possédions, tout ça je m’en fous. En vrac elle fait l’inventaire des autres effets personnels pillés, les bibelots, la musique, le linge, des outils, la liste me semble interminable, plus les détériorations. D’un seul coup j’éprouve une immense fatigue et j’ai mal au ventre.

Un peu plus tard la confrontation à la vision de notre maison est moins terrible que l’idée que j’en m’étais faite au récit du pillage, la maison est bien vidée, mais rangée, nettoyée ; bien entendu elle porte les traces du pillage et des dégradations, je suis juste hébété. Jeanne a fait bonne figure pour m’accueillir et me préparer, mais quand la douleur et la peur liées à cette intrusion, à ce viol, jaillissent, dévastée elle s’effondre. Elle aimait sa maison, son jardin, la douceur rassurante de cette intimité, précipité des émotions, expression des couleurs et des formes de la vie d’une famille.

-        Je ne veux pas rester ici, je voudrai partir.

Je la serre contre moi.

-        Oui on s’en va.


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